En 2023, le nombre de brevets déposés dans le domaine de l’informatique inspirée du cerveau a augmenté de 40 % par rapport à l’année précédente. Les plus grandes universités américaines collaborent désormais avec les géants des semi-conducteurs pour concevoir de nouveaux circuits dédiés à la simulation neuronale. Des programmes gouvernementaux européens et asiatiques injectent des millions d’euros dans la recherche fondamentale et appliquée, tandis que des start-up émergent avec l’ambition de révolutionner la manière dont les machines apprennent et traitent l’information.
Informatique neuromorphique : une révolution inspirée par le cerveau
Durant des décennies, les ordinateurs ont obéi à une ligne de partage nette : la mémoire d’un côté, le processeur de l’autre, chacun cantonné à son rôle. Mais avec l’arrivée de l’informatique neuromorphique, ce découpage s’efface peu à peu. Les ingénieurs s’inspirent du cerveau humain pour concevoir des circuits où les neurones et les synapses travaillent main dans la main, traitant l’information de manière simultanée, décentralisée, à l’image du cortex qui nous distingue.
Désormais, ces architectures épousent la dynamique des réseaux neuronaux biologiques. Et le résultat se fait sentir : des puces capables de mener des calculs complexes tout en réduisant drastiquement leur consommation énergétique. Le terme « neuromorphic computing » résonne dans les centres de recherche, porteur d’une ambition : rapprocher le fonctionnement des machines de la vivacité, de l’adaptabilité du vivant.
Pour mesurer l’impact concret de cette technologie, il suffit de regarder ce qu’elle rend possible :
- Simulation de réseaux neuronaux très vastes
- Apprentissage instantané, sans décalage
- Chute de la consommation électrique par rapport aux puces classiques
Loin d’une simple amélioration technique, l’informatique neuromorphique repense la façon dont l’intelligence artificielle perçoit et analyse le monde. Les signaux sensoriels, images, sons, mouvements, sont traités selon les mêmes principes que dans notre cerveau. Exemple frappant : les réseaux de neurones artificiels doivent leur efficacité à leur talent d’adaptation, cette plasticité propre au vivant. Pour aller plus loin, les chercheurs redoublent d’efforts sur les matériaux et les procédés innovants, cherchant à dissoudre la frontière entre la machine et l’intelligence organique.
Quels sont les grands principes et défis de cette technologie ?
Rompre avec le modèle von Neumann, c’est chambouler les repères de l’informatique conventionnelle. Traditionnellement, le va-et-vient entre la mémoire et le processeur ralentit le système et génère une chaleur considérable. Les architectures neuromorphiques transforment la donne : elles intègrent calcul et mémoire sur une seule puce, multiplient les interconnexions et autorisent un traitement massif en parallèle.
La force des neurones et synapses artificiels réside dans leur faculté à apprendre localement, à s’ajuster à la volée, à réagir instantanément. Ce fonctionnement ouvre la porte à des applications où rapidité et sobriété énergétique deviennent des atouts majeurs : robotique agile, objets connectés réactifs. Les avancées sur les matériaux, du graphène aux technologies spintroniques, contribuent aussi à pousser les performances énergétiques à de nouveaux sommets.
Mais la route reste longue. Il faut repenser les algorithmes d’IA pour qu’ils tirent pleinement parti de ces architectures inédites. Les outils de programmation sont encore limités, et l’intégration dans les systèmes existants se révèle parfois complexe. Les puces neuromorphiques doivent encore faire leurs preuves à grande échelle, face aux architectures traditionnelles, sur l’ensemble des cas d’usage.
Pour mieux cerner les obstacles à lever, voici les principaux axes de travail :
- Amélioration du traitement parallèle
- Recherche sur les matériaux de nouvelle génération
- Développement de nouveaux algorithmes
- Interopérabilité avec les logiciels actuels
Les progrès accélèrent dans le domaine des systèmes neuronaux artificiels, mais l’objectif d’un ordinateur doté d’une plasticité proche du cerveau humain reste encore à atteindre.
Panorama des acteurs majeurs et des initiatives innovantes dans le monde
La montée de l’informatique neuromorphique attise la rivalité entre géants de l’industrie et monde académique. Intel avance sur ce front avec ses puces Loihi, véritables bancs d’essai miniatures. Le système Pohoiki Springs, regroupant 768 Loihi, simule plus de 100 millions de neurones et 120 milliards de synapses : un terrain de jeu inédit pour tester l’efficacité du calcul parallèle et la performance énergétique.
IBM s’illustre aussi avec TrueNorth : cette puce, forte de 5,4 milliards de transistors, simule un million de neurones et repousse les limites du calcul embarqué. Samsung et Qualcomm, quant à eux, intègrent les processeurs neuromorphiques dans l’univers des objets connectés, rapprochant le traitement des données de leur point d’origine. Nvidia cherche à fusionner l’intelligence artificielle classique avec ces architectures inspirées du cerveau pour doper ses propres solutions.
L’Europe n’est pas en retrait. L’EPFL, Heidelberg et d’autres institutions mènent la conception de réseaux neuronaux artificiels de grande ampleur, portées par des programmes publics ambitieux. Au Japon et en Corée du Sud, de nouveaux centres de recherche misent sur l’automobile et la robotique pour accélérer le déploiement de ces technologies. Les stratégies diffèrent sur les matériaux et les approches, silicium ou spintronique,, mais l’objectif demeure : s’imposer dans la course au calcul du futur.
Des applications concrètes : comment l’informatique neuromorphique change déjà la donne
L’informatique neuromorphique sort des laboratoires et s’invite sur le terrain. Dans les usines, les véhicules autonomes, les objets connectés, elle bouleverse déjà la façon dont les machines perçoivent et interagissent avec ce qui les entoure. Prenons la robotique : avec ces nouveaux processeurs, les robots réagissent plus vite, identifient des objets sans délai, circulent de manière autonome même dans des environnements mouvants. Dans l’automobile, ces architectures permettent de réduire la consommation des calculateurs embarqués tout en abaissant le temps de réponse, deux leviers décisifs pour la voiture de demain.
Pour l’internet des objets, le défi consiste à traiter localement des flux de données toujours plus vastes, sans dépendre du cloud. Les puces neuromorphiques, capables de millions d’opérations bits/seconde/watt, dotent les capteurs d’une intelligence embarquée : analyse de signaux, détection d’anomalies, alertes immédiates, tout cela avec une sobriété énergétique remarquable. Ce modèle s’impose aussi en cybersécurité, où la rapidité de détection des intrusions doit se conjuguer avec une économie de ressources.
La santé n’est pas en reste. L’analyse des signaux biomédicaux, par exemple, les ondes cérébrales, profite pleinement de la rapidité et de la capacité d’adaptation des réseaux neuronaux embarqués. Diagnostic accéléré, suivi des patients, analyses prédictives : les usages se multiplient, plus fiables et parfois automatisés. L’informatique neuromorphique n’est déjà plus une simple perspective, elle s’intègre peu à peu dans le quotidien, mêlant autonomie, efficacité et intelligence décentralisée.
L’ampleur des transformations à venir reste difficile à cerner. Mais une chose se dessine : l’informatique neuromorphique trace sa route, imprévisible, multiple, à l’image du cerveau dont elle s’inspire, et les prochaines années pourraient bien redéfinir la frontière entre machine et vivant.


